Le conte peut-il être un outil thérapeutique ?
Le conte peut-il vous aider ?
INTRODUCTION
Le conte peut-il apporter une amélioration du bien-être individuel? A-t-il une valeur thérapeutique? Présente-t-il une valeur scientifiquement observable ?
Bien qu’utilisé depuis longtemps dans les accompagnements thérapeutiques à orientation analytique et systémique, le conte est encore peu valorisé dans les approches de soin.
Plusieurs auteurs ont pourtant essayé de démontrer son intérêt dans les processus de projection, d’identification des dynamiques psychiques internes et dans un contexte métaphorique destiné à proposer une autre lecture des enjeux liés à la problématique du patient.
Etant psychologue et conteuse, j’utilise quant à moi le récit conté en groupe et dans mes consultations individuelles.
Il me permet d’encourager la verbalisation de vécus émotionnels de manière moins confrontante ainsi que de promouvoir l’éveil du rêve et de l’imaginaire, prémisses de la mobilisation psychique vers un mieux-être.
Je vous propose dans cet article de présenter la manière dont je conçois ce média dans ma pratique de psychologue et de l’illustrer par une utilisation pratique.
- Contexte d’utilisation
Je différencie divers contextes d’utilisation du conte.
Le conte est généralement connu dans sa forme divertissante et de loisir mais je parlerai ici de l’utilisation du conte dans une perspective thérapeutique.
- Le conte que vous lisez vous-même
- Le conte que le soignant vous lit
- Le conte que le soignant vous raconte (il n’utilise pas l’objet livre)
- Le conte que vous entendez en livre audio
- Le conte que vous recevez via un film ou un dessin animé.
- Le conte que vous écrivez avec un accompagnement.
Dans cet article, je parlerai du conte dans deux des contextes que j’utilise, à savoir:
le conte reçu par lecture ou le racontage (le conte n’est pas lu mais est directement raconté par le conteur).
- Apports du conte reçu par la lecture ou le racontage dans un contexte de soin.
Cadeau relationnel
Lorsque vous recevez un conte, de manière individuelle ou en groupe ou dans un contexte de soin, vous savez que le récit vous est adressé, il est choisi pour vous, il vous engage dans une relation particulière entre le soignant et vous.
Le « temps d’un temps », vous recevez un présent oral qui vous est tout spécialement dédicacé.
Les mots, l’intonation, les mises en évidence, le contenu vous sont spécifiquement adressés. Le thérapeute a pensé à vous au préalable, il a imaginé l’effet bénéfique que cela pourrait avoir sur vous, il prend soin de vous de cette manière. A l’image d’une relation bienveillante, le thérapeute va préparer le lieu où il vous reçoit, va prévoir le cadeau à vous offrir en espérant que cela vous impactera d’une manière positive et pertinente.
Le bercement.
Le conte, sous bien des aspects, peut vous amener à vous plonger dans une ambiance régressive tout à fait opportune à sa bonne réception.
Le patient sera mis, dans un premier temps, dans une position d’écoute où il pourra se laisser bercer par la voix, le rythme, les intonations, le volume des sons, les silences.
Tel un enfant qui reçoit l’histoire du soir, le patient pourra se laisser bercer sans réveiller les défenses ; cela permettra aux mots de frapper à la porte de l’inconscient et d’y voyager sans la censure du mental.
Le contact avec l’imaginaire
C’est dans ce monde virtuel que l’individu pourra se reconnecter avec le monde imaginaire, là où tout est possible et où le rêve est permis.
Le rêve est en soi indispensable à l’envie d’avancer, de se mobiliser et de chercher des solutions qui permettront de le réaliser.
Le contenu
Bruno Humbeeck dans son livre « Walt Disney pédagogue » nous parle de dessins animés (inspirés de contes traditionnels) et de la capacité qu’ils ont d’apprendre aux enfants les mécanismes qui alimentent la résilience.
« Les dessins animés de Disney mettent systématiquement en scène des personnages imaginaires confrontés à des épreuves, à des chocs émotionnels ou à des événement traumatiques qu’ils devront dépasser pour poursuivre leur développement au-delà de ce qui aurait dû les fracasser. Ainsi envisagés, ils peuvent être considérés comme de véritables moteurs d’une éducation à la résilience qui prépare l’enfant à se confronter aux exigences du réel et à affronter une réalité qui ne se pliera pas à son désir et ne prendra pas nécessairement la forme qu’il souhaite.»
Ces dessins animés trouvent leur origine, pour une très grande partie d’entre eux, dans les contes traditionnels. Nous y retrouvons souvent une trame commune. Celle-ci met en scène un héros qui, à la suite à d’un problème ou d’un manque, se met en quête, traverse des épreuves et les surmonte grâce à des ressources internes et externes.
L’histoire nous permet alors de nous projeter.
Car chacun de nous rencontre des difficultés dans la vie, tente de les dépasser, affronte des épreuves.
L’identification au héros d’un récit conté est alors assez facile au vu de la similitude du parcours.
On peut dès lors s’interroger sur nos propres ressources pour faire face aux épreuves et à qui demander de l’aide dans notre « ici et maintenant ».
On peut aussi se questionner sur les caractéristiques de l’anti-héros qui nous sont personnelles, parce que, dans la vie, rien n’est jamais tout blanc ou tout noir, et parce que nous avons aussi notre manière de nous saboter nous-mêmes.
Projection des émotions et positionnement
Les situations décrites dans le conte, mais aussi la manière dont le héros fait face à celles-ci, amèneront des projections émotionnelles.
Elles permettront aussi un positionnement de l’auditeur face au récit qu’il entend :
- Quelles sont les similitudes entre mon histoire et celle que j’entends?
- Est-ce que j’aurais réagi de la même manière que les protagonistes?
- Qu’est-ce que j’aurais fait de différent?
- …
Prise de conscience et verbalisation
Il est souvent plus facile de commenter une situation que l’on observe plutôt que celle que l’on vit personnellement.
Le conte peut être perçu comme un miroir. C’est en identifiant chez l’autre l’origine du problème et en émettant des hypothèses de résolution que l’on peut parfois pointer l’origine de notre problème ou que l’on peut dénoncer des attitudes que l’on passe sous silence quand on les vit.
Vecteurs de résilience
Lorsqu’on est témoin d’un rebondissement positif voire d’une sortie d’impasse, l’espoir renaît.
Et les questions fusent : comment le héros a-t-il fait ? Comment – moi – je pourrais faire?
Quelles ressources a- t-il utilisées ? Quelles sont celles à ma disposition?
Ces questions feront évidemment l’objet d’un accompagnement.
- En résumé : en quoi le conte peut-il nous aider?
Lorsque nous sommes accompagnés dans l’écoute d’un conte, on peut :
- Prendre conscience des émotions activées par l’histoire et aborder ce qui entrave notre fonctionnement.
- Mettre à distance nos difficultés en commentant ce que vivent les protagonistes. Nous ne sommes pas contraints d’aborder nos difficultés de manière trop frontale.
- Envisager notre histoire en termes d’obstacles et de ressources.
- Se positionner dans notre manière d’aborder les choses : Est-ce que je ferais comme le héros ? Qu’est-ce qui me blesserait le plus dans cette histoire? Qu’est-ce que j’identifierais comme un obstacle ? Qu’est-ce qui m’aiderait, me ralentirait ?…
- Nourrir l’imaginaire.
- Ouvrir un espace imaginaire où trouver des solutions (éveil du rêve, de l’espoir et de la mobilisation).
- Se rendre compte qu’on n’est pas seul.
- Utilisation du conte lu ou raconté
En tant que psychologue, J’utilise le conte en lecture et en racontage de différentes manières et dans différents contextes.
Voici une trame générale d’ateliers.
Lors d’ateliers « estime de soi », j’utilise le conte comme vecteur de parole.
- La première étape est de raconter un conte avec ou sans instrument.
- La deuxième étape est de laisser un espace pour un échange libre à propos du conte.
Chacun exprime ce qu’il souhaite : ce qu’il a ressenti, les personnages et les situations où il s’est reconnu, un positionnement par rapport à l’attitude des protagonistes de l’histoire.
- La troisième étape est de questionner en tentant d’être attentif à ne pas induire une manière de répondre. Les questions restent générales et ouvertes mais reprennent :
- Les différentes parties du conte
- Les caractéristiques des protagonistes
- Les difficultés et leurs caractéristiques
- Les manières de les surmonter
- L’identification des ressources internes et externes du héros
- Les lieux
L’art du questionnement réside à ne pas induire, à ne pas insister, à ne pas orienter.
Il s’agira de recueillir les témoignages des personnes qui participent au groupe, de rebondir sur ce qui fait sens pour eux et ce, même si le débat aboutit à quelque chose de très éloigné de ce qu’on avait initialement prévu.
- La quatrième étape mettra en scène des exercices en rapport direct avec les réactions recueillies.
Les exercices feront le lien entre les protagonistes du conte et les participants du groupe tout en gardant une approche métaphorique.
Exemple :
- Si la solitude du héros est identifiée à plusieurs reprises, je demanderais aux participants de donner une forme, une couleur, une odeur, un poids à leur solitude. J’aiderais davantage s’ils ne trouvent pas de réponse en demandant de donner à la solitude une forme animale ou une forme géométrique.
- Si, dans l’histoire, un hibou, par exemple, est une ressource dont les participants ont beaucoup parlé, je leur demanderais de chercher qui, dans leur entourage, est leur hibou.
Nous ferons donc des allers-retours entre les images du conte et les images générées par les participants.
Ces exercices ludiques aideront à métaphoriser les obstacles et les ressources.
Ils permettront la projection, la mémorisation, la conscientisation, la recherche qui semblent pertinentes à chaque personne.
L’échange entre les membres du groupe permet aussi d’éveiller l’imaginaire et la créativité. D’autres ressources pourront éclore grâce aux interactions.
- Je termine par un moment d’échange sur la manière dont les participants ont vécu le groupe.
- Conclusion
Il reste beaucoup à dire sur l’utilisation du conte dans une perspective de soin.
L’exemple repris ici est loin de représenter la complexité de son usage. Cependant, il permettra, je l’espère, d’illustrer la puissance de la métaphore en tant que vecteur de bien-être.
L’objectif de cet article était d’initier le questionnement et d’éclairer le lecteur sur les vertus du conte dans un contexte thérapeutique.
